Le coeur existe bien, moralement parlant. On sent ses mouvements de joie ou de douleur ; mais c'est une chambre obscure dont la lumière est la tête. La mémoire et la pensée l'illuminent et y font paraître les sentiments. Sans la tête, ils s'éteignent. Les fous n'aiment plus ou ne savent pas qui ils aiment. Quelquefois, ils prennent en haine ceux qu'ils aimaient.
La France est une nation légère et taquine, elle ne veut laisser tranquille aucune supériorité.
Les jeunes auteurs prennent des sujets plus forts que leurs pensées et leur style. Le cheval jette à terre le cavalier.
Aucun siècle passé n'est regrettable pour le nôtre. – Cela ressort de toute vue de l'histoire.
La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague. Il en serait ainsi d'un orateur, fût-ce Démosthène, forcé de parler sans interruption toute l'année.
La religion de l'honneur a son dieu toujours présent dans notre coeur. D'où vient qu'un homme qui n'est plus chrétien ne fait pas un vol qui serait inconnu ? L'honneur invisible l'arrête.
Je n'ai pas rencontré un homme avec lequel il n'y eût quelque chose à apprendre.
La contemplation du malheur même donne une jouissance intérieure à l'âme, qui lui vient de son travail sur l'idée du malheur.
Nous nous plaignons qu'il n'y a pas de foi politique en France. Eh ! de quoi nous plaignons-nous ? N'est-ce pas la preuve la meilleure de l'esprit infiniment subtil qui règne dans la nation ? Elle sent le vrai partout, et où il manque, elle dit qu'il n'y a rien. Or aucun parti ne satisfait ses besoins actuels, ni ne leur donne le moindre espoir éloigné. Il n'y a de foi politique en un gouvernement que dans les esprits bornés.
Les hommes d'action s'étourdissent par le mouvement pour ne pas se fatiguer à achever des idées ébauchées dans leur tête. Doués d'un peu plus de force, ils s'assoiraient ou se coucheraient pour penser.
Le tempérament ardent, c'est l'imagination des corps.
Le malheur des écrivains est qu'ils s'embarrassent peu de dire vrai, pourvu qu'ils disent. – Il est temps de ne chercher les paroles que dans sa conscience.
Et si le bonheur n'était qu'une bonne heure ? S'il ne nous était donné que par instants ?
La majorité des publics grossiers, en France, cherche dans les arts l'amusant et jamais le beau. De là les succès de la médiocrité.
Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C'est bien peu de chose.
Un vaisseau cargue toutes ses voiles dans l'orage et se laisse aller au vent. Je fais de même dans les chagrins et les grands événements ; pour ménager les forces de ma tête, je ne lis ni n'écris, et je ne laisse prendre à la vie sur moi que le moins possible. Malgré tout ce travail de la volonté, la douleur nous saisit au coeur malgré nous et reste là.
Bonaparte, c'est l'homme ; Napoléon, c'est le rôle. Le premier a une redingote et un chapeau ; le second, une couronne de lauriers et une toge.
Mouvement de poésie qui s'élancent malgré moi. O ma muse ! ma muse ! je suis séparé de toi. Séparé par les vivants qui ont des corps et qui font du bruit. Toi, tu n'as pas de corps ; tu es une âme, une belle âme, une déesse.
C'est une effrayante chose que la facilité avec laquelle les Français affectent la conviction qu'ils n'ont pas, le caractère du voisin jusque dans leurs oeuvres les plus élevées. Rien ne montre mieux l'absence de foi et de caractère même.
Je n'ai compris ce mot s'amuser que comme exprimant le jeu des enfants et des êtres sans pensées. Du moment où l'on pense, qu'est-ce que cela ? Aimer, oui, car l'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers.
Étranger à toutes les haines, j'ai été heureux dans toutes mes affections, je n'ai fait de mal à personne, j'ai fait du bien à plusieurs. Puisse ma vie entière s'écouler ainsi !
La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle le doit. Et j'ajoute que, si elle se soumet à son propre jugement, c'est à elle-même qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu'à elle-même, elle ne se soumet donc pas et continue d'être reine ! Cercle vicieux ! Sophisme de saint ! Raisons d'école à rendre le diable fou !
Les premiers des hommes seront toujours ceux qui d'un papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son feront une chose impérissable.
Les hommes du plus grand génie ne sont guère que ceux qui ont eu dans l'expression les plus justes comparaisons. Pauvres faibles que nous sommes, perdus par le torrent des pensées et nous accrochant à toutes les branches pour prendre quelques points dans le vide qui nous enveloppe !
Une famille troublée par le danger subit d'un malade n'a pas le temps de sentir d'abord sa douleur tout entière, parce qu'elle court et s'agite comme l'équipage d'un navire en danger ; mais c'est après la mort qu'un étonnement profond la saisit et une indicible stupeur de voir l'absence de la vie et du mouvement.
Le travail est un oubli, mais un oubli actif qui convient à une âme forte.
L'amour est une bonté sublime.
Comment ne pas éprouver le besoin d'aimer ? Qui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l'amour semble menacer de se rompre ?
Je ne fais pas un livre, il se fait. Il mûrit et croît dans ma tête comme un fruit.
Les criminalistes de tous les temps ont déclaré que la vengeance n'était pas le but de la loi pénale, qui, dans sa rigueur, ne se propose que de prévenir le retour du mal : tel est l'esprit chrétien. Si tel est l'esprit chrétien sur la terre, pourquoi a-t-il un autre esprit pour le ciel, en fondant les peines éternelles qui ne sont qu'une éternelle vengeance ?
Il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême bien fait mal. L'extrême mal ne fait pas de bien.
Le moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que l'on paye le moins cher.
La vérité sur la vie, c'est le désespoir. La religion du Christ est une religion de désespoir, puisqu'il désespère de la vie et n'espère qu'en l'éternité.
L'ennui est la grande maladie de la vie ; on ne cesse de maudire sa brièveté, et toujours elle est trop longue, puisqu'on n'en sait que faire. Ce serait faire du bien aux hommes que de leur donner la manière de jouir des idées et de jouer avec elles, au lieu de jouer avec les actions qui froissent toujours les autres et nuisent au prochain.
Les Français ressemblent à des hommes que je vis un jour se battant dans une voiture emportée au galop. Les partis se querellent et une invincible nécessité les emporte vers une démocratie universelle.
L'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers.
Parler de ses opinions, de ses amitiés ; de ses admirations, avec un demi-sourire, comme de peu de chose que l'on est tout prêt d'abandonner pour dire le contraire, c'est le vice français.
La pensée est semblable au compas qui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décrive un cercle éloigné. L'homme succombe sous son travail et est percé par le compas.
Lorsqu'un siècle est en marche guidé par une pensée, il est semblable à une armée marchant dans le désert. Malheur aux traînards ! rester en arrière, c'est mourir.
Exempt de tout fanatisme, je n'ai point d'idole. J'ai lu, j'ai vu, je pense et j'écris seul, indépendant.
La réputation n'a qu'une bonne chose, c'est qu'elle permet d'avoir confiance en soi et de dire hautement sa pensée entière.
Le noble et l'ignoble sont les deux noms qui distinguent le mieux, à mes yeux, les deux races d'hommes qui vivent sur terre. Ce sont réellement deux races qui ne peuvent s'entendre en rien et ne sauraient vivre ensemble.
Avoir de la consistance, en France, n'est pas une phrase vaine. Cette expression représente parfaitement l'aplomb et la considération qu'une longue et honorable vie peut donner et que le talent ne donne pas à lui seul.
Pour l'homme qui sait voir, il n'y a pas de temps perdu. Ce qui serait désœuvrement pour un autre est observation et réflexion pour lui.
L'amour physique et seulement physique pardonne toute infidélité. L'amant sait ou croit qu'il ne retrouvera nulle volupté pareille ailleurs, et, tout en gémissant, s'en repaît. Mais toi, amour de l'âme, amour passionné, tu ne peux rien pardonner.
Le véritable citoyen libre est celui qui ne tient pas au gouvernement et qui n'en tient rien. Voilà ma pensée et voilà ma vie.
L'élégante simplicité, la réserve des manières polies du grand monde causent non seulement une aversion profonde aux hommes grossiers de toutes les opinions, mais une haine qui va jusqu'à la soif du sang.
Je n'ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations d'Alphonse de Lamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. Quand je les lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. Heureux quand je vois d'autres yeux plus humides encore que les miens ! Larmes saintes ! larmes bienheureuses ! d'adoration, d'admiration et d'amour !
Il faut toujours exiger des hommes plus qu'ils ne peuvent faire afin d'en avoir tout ce qu'ils peuvent faire.
On ne peut trop mettre d'indulgence dans ses rapports avec les jeunes gens qui consultent. Je pense qu'il faut toujours les encourager, les vanter, les élever à leurs propres yeux, tirer d'eux tout ce que renferme leur cerveau et l'exprimer comme un grain de raisin jusqu'à la dernière goutte.