La peinture est la poésie des yeux.
Si la mendicité est un malheur, l'aumône est un devoir.
La littérature est l'expression de la société, comme la parole est l'expression de l'homme.
L'ignorance ne sait rien, ne voit rien, ne connaît rien, ni le bien, ni le mal.
L'opinion met une différence entre les crimes qui supposent de l'étendue dans l'esprit et de la force dans le caractère, et ceux qui sont le produit de la faiblesse et de la lâcheté. Sans doute la révolte à main armée contre le pouvoir légitime est d'une bien plus dangereuse conséquence qu'un assassinat obscur, et cependant, le rebelle est puni sans être déshonoré, et l'assassin est déshonoré même quand il ne serait pas puni, parce qu'il y a une beauté morale dans le crime de l'un, et qu'il n'y a que laideur et difformité dans le crime de l'autre.
L'agriculteur est pauvre, parce qu'il cultive mal ; et il cultive mal, parce qu'il est pauvre.
À un homme d'esprit, il ne faut qu'une femme de sens ; c'est trop de deux esprits dans une maison.
L'Etat qui prend trop sur les hommes et les propriétés de la famille est un dissipateur qui dévore ses capitaux.
Le pouvoir, dans toute société, se partage entre la famille et l'État ; quand il en manque d'un côté, il en faut davantage de l'autre. Si le pouvoir public est faible, le pouvoir domestique doit être plus fort ; et c'était là l'état des sociétés anciennes.
Quand les esprits nés pour gouverner deviennent rares, on multiplie les délibérations et les conseils. Le vaisseau qui n'a plus de boussole se dirige par estime.
L'art de l'intrigue suppose de l'esprit et exclut le talent.
Un peuple qui solde de nombreuses armées ne sait plus se défendre, comme un homme opulent qui a beaucoup de domestiques à ses ordres ne sait plus se servir lui-même.
Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr moyen de les réunir.
Un gouvernement ne périt jamais que par sa faute, et presque toujours par d'anciennes fautes qui en font commettre de nouvelles.
On peut plutôt gouverner avec des faibles, quand les institutions sont bonnes, qu'avec des forts, quand elles sont mauvaises.
J'aime, dans un État, une constitution qui se soutienne toute seule, et qu'il ne faille pas toujours défendre et toujours conserver. Ces constitutions si délicates ressemblent assez au tempérament d'un homme qui se porte bien, pourvu que son sommeil ne soit jamais interrompu, son régime jamais dérangé, sa tranquillité jamais troublée, qu'il ne sorte de chez lui ni trop tôt ni trop tard, et qu'il n'aille ni trop loin ni trop vite.
Depuis qu'on a confié aux seules armées la défense des États, on a pris la tactique pour la force, et la discipline pour l'ordre.
Autrefois en France l'administration allait d'habitude, et l'on ne s'occupait même pas de la constitution ; nous ressemblions à un homme robuste qui dort, mange, travaille, se repose sans songer à son tempérament. Aujourd'hui il faut soigner la constitution comme l'administration, faire aller l'une comme l'autre, et les mettre d'accord si l'on peut.
Avec deux principes opposés de constitution politique, le populaire et le monarchique, il est plus facile de faire dans le même pays deux peuples différents et même trois, que d'y fonder une société.
Les méchants même, lorsqu'ils sont punis, se rendent plus de justice qu'on ne pense ; on ne risque jamais de pousser à bout que les bons.
Il y a des hommes qui, par leurs sentiments, appartiennent au temps passé, et par leurs pensées à l'avenir. Ceux-là trouvent difficilement leur place dans le présent.
Quand une révolution commence ou quand elle doit finir, les obstacles qu'on oppose à ses progrès ou au retour de l'ordre, deviennent autant de moyens qui les accélèrent.
Le pardon n'est ni oubli ni silence.
Ce n'est assurément pas par ambition ou par intérêt, encore moins par vanité, que quelques hommes s'obstinent à soutenir des opinions en apparence décréditées, qui ne conduisent ni aux honneurs ni à la fortune, et font taxer leurs écrits de paradoxe ou même d'exagération. C'est uniquement par respect pour leur nom, et de peur que la postérité, s'ils y parviennent, ne les accuse d'avoir cédé au torrent des fausses doctrines et des mauvais exemples.
Les gouvernements qui exigent des peuples de forts impôts n'osent ni ne peuvent en exiger autre chose. Comment, par exemple, commander le repos religieux du dimanche à des hommes qui n'ont pas assez du travail de toute la semaine pour nourrir leur famille et payer les subsides ? Les peuples le sentent, et se dédommagent en licence de ce qu'ils payent en argent. Le gouvernement le plus fort et le plus répressif serait celui qui aurait le moins de besoins, et qui pourrait n'exiger des peuples que d'être bons.
Quand la politique a perdu de vue les principes, elle fait des expériences et tente des découvertes.
La justice, après une révolution, est l'arc-en-ciel après l'orage.
Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître.
L'administration doit faire peu pour les plaisirs du peuple, assez pour ses besoins, et tout pour ses vertus.
Une conduite déréglée aiguise l'esprit et fausse le jugement.
L'extrême opposé d'un gouvernement violent n'est pas un gouvernement doux, mais un gouvernement juste.
Il est aussi barbare de persécuter une famille pour une qualité bonne ou mauvaise, dont elle n'a pu refuser la transmission, et qu'elle ne peut pas perdre, qu'un homme pour un défaut corporel de naissance, qu'il ne peut corriger.
L'irréligion sied mal aux femmes, il y a trop d'orgueil pour leur faiblesse.
La beauté du génie, la force du talent ne se mesurent que par la durée de l'ouvrage, puisque toute imperfection est un principe de destruction.
Bien des gens qui ne savent que ce que d'autres ont écrit, ou qui n'ont écrit que ce que d'autres ont pensé, s'imaginent que tout est connu dans le monde, et qu'il n'y a plus rien à découvrir. Ainsi, l'homme qui jamais n'aurait fait un pas, pourrait prendre son horizon pour les bornes du monde.
Les petits talents comme les petites tailles se haussent pour paraître grands ; ils sont taquins et susceptibles, et craignent toujours de n'être pas aperçus.
L'homme s'affermit et se fortifie par les vicissitudes de la vie et de la fortune, pareil au fer qui durcit en passant du chaud au froid. En est-il de même de la société lorsqu'elle passe subitement du système le plus violent d'administration au système le plus modéré ?
Jamais la société n'est plus près de voir naître ou renaître les institutions les plus sévères qu'au temps du plus grand relâchement de toutes les règles ; c'est là surtout que les extrêmes se touchent, et que la nature a placé le remède à côté du mal.
Un peuple naturellement gai, si les institutions ou les événements l'attristent, tombe plus tôt qu'un autre dans l'extrémité opposée, et devient féroce.
Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré.
Des jeunes gens sortent de bon matin pour aller à leurs devoirs ou à leurs affaires : l'un est passionné pour le dessin, et s'amuse le long des quais à regarder les tableaux ou les gravures qui y sont exposés ; un autre est fou de spectacles militaires, et prend un long détour pour aller voir manœuvrer un régiment ; un troisième aime les livres, et perd son temps à bouquiner en chemin : l'heure passe, et ils arrivent trop tard. Voilà la vie et les hommes.
L'impartialité à l'égard des personnes est de la justice ; l'impartialité dans les opinions est de l'indifférence pour la vérité ou de la faiblesse d'esprit.
La religion chrétienne est la philosophie du bonheur ; notre philosophie moderne est la religion du plaisir. L'une est le remède amer, mais salutaire ; l'autre le mets agréable au goût, et qui ruine la santé.
Les ambitions les plus ardentes et les plus tenaces sont celles qui ont vieilli dans l'obscurité : c'est la passion du mariage, nourrie dans un long célibat.
L'orgueil est une folie de l'esprit, et je crois qu'il peut être une cause de démence même physique. Ce qui semble le prouver, est que les fous rêvent presque toujours le pouvoir, et s'imaginent tous être de grands personnages, même rois ou papes.
Lorsque vous voyagez dans des provinces reculées et des lieux écartés, si vous êtes salué par les jeunes gens, si vous apercevez des croix autour des villages, et des images chrétiennes dans les chaumières, entrez avec confiance, vous trouverez l'hospitalité.
Il y aura dans toute société plus de douleurs domestiques à mesure qu'il y aura plus de plaisirs publics. Il y avait autrefois moins de plaisirs et plus de bonheur.
On conduit les enfants par la raison de l'autorité, et les hommes par l'autorité de la raison : c'est au fond la même chose, car la raison est la première autorité, et l'autorité la dernière raison.
Vouloir commencer à instruire les enfants des vérités de la religion avant de les avoir accoutumés dès le plus bas âge à la pratiquer, ce serait vouloir leur apprendre les lois du mouvement avant de leur permettre de marcher.
On ne fait rien avec du fanatisme réchauffé. On peut apercevoir depuis quelque temps une singulière disposition à user de cette liqueur enivrante, mais éventée.
La misanthropie d'un caractère difficile, d'un esprit chagrin et orgueilleux, s'indigne et du bien et du mal, et s'irrite contre tout ce qui est. La misanthropie d'un honnête homme est une haine profonde de la corruption publique. Indulgente pour les hommes, elle est inexorable pour les gouvernements qui ne connaissent ni leurs devoirs ni leur force, et sont la cause de presque tous les désordres et les malheurs des familles.
Dans une société matérialiste, on sait jouir de la vie et braver la mort dans les combats ; mais hors de là, on ne sait plus ni vieillir ni mourir : triste état de l'homme que celui où il ne regrette que la vie et ne peut attendre que la mort !
Quand on sait combien peu de chose sépare dans nos esprits la vérité de l'erreur, on se sent disposé à une grande indulgence.
Une pensée est toujours vraie, mais elle est souvent incomplète, et l'erreur n'est que défaut de pensée.
Les hommes ne haïssent pas, ne peuvent pas haïr le bien, mais ils en ont peur.
Les humbles pratiques de la religion sont les petits soins de l'amour ou de l'amitié qui font la douceur de la vie et le bonheur des âmes sensibles.
Les esprits vraiment philosophiques sont bien moins frappés de la diversité des croyances religieuses que de leur conformité sur les points fondamentaux de la religion et de la morale.
La religion exerce l'homme au malheur par les sacrifices, c'est la plus utile leçon qu'elle puisse lui donner. Ainsi, dans les camps de paix, le soldat se forme aux fatigues de la guerre.
On n'aime que soi, et on ne devrait craindre que soi. C'est ce que la religion veut nous apprendre lorsqu'elle nous recommande de nous haïr nous-mêmes : elle sait bien que nous ne prendrons pas l'avis à la lettre.
L'homme n'est riche que de la modération de ses désirs.
L'hypocrisie n'est pas le soin de cacher ses vices et de laisser voir ses vertus, puisque nous devons l'un et l'autre à l'édification de notre prochain ; mais l'art de dissimuler ses vices et d'étaler ses vertus par des motifs personnels et par des vues d'intérêt ou d'ambition. Les fautes de la fragilité humaine ne sont pas de l'hypocrisie, même dans les gens de bien, mais de l'inconséquence, et l'on n'est pas obligé d'être scandaleux pour être conséquent.
Le bien est facile à faire ; il n'est difficile que de le vouloir et de fixer un moment la volonté mobile et changeante de l'homme, pour la mettre d'accord avec l'éternelle et immuable volonté de Dieu.
L'homme qui n'a point de religion vit protégé par la religion des autres, comme le passager, sans aider à la manœuvre, est en sûreté sur le vaisseau qui le porte. Mais le passager qui voudrait troubler la manœuvre serait mis à fond de cale comme un insensé.
Un honnête homme peut, par faiblesse, manquer à la fidélité qu'il doit à sa femme, mais il ne permettrait à personne de l'insulter, et, revenu des erreurs de la jeunesse, il trouve en elle sa meilleure et sa plus fidèle amie.
Aux hypocrites de religion ont succédé les hypocrites de politique ; les uns voilaient des faiblesses du manteau de la dévotion, les autres justifient des forfaits avec de la politique.
Qui n'aurait pas à combattre contre ses penchants serait innocent plutôt que vertueux.
Il est difficile au père de famille de ne pas regarder comme un ennemi personnel l'auteur d'un mauvais livre qui portera la corruption dans le cœur de ses enfants.
On est convenu d'appeler homme d'esprit tout homme qui soutient une thèse avec facilité, avec art ; mais s'il ne défend que des erreurs, il ne peut, même à force d'esprit, être regardé comme un homme de génie.
La connaissance des vérités morales doit se trouver dans le peuple, et celle des physiques chez les savants, et la physique du peuple n'est pas plus absurde que la morale de quelques savants.
Un homme peut être plus ou moins vertueux, et il peut pousser la vertu jusqu'à l'héroïsme ; une chose ne peut pas être plus ou moins vraie. Aussi les esprits qui, dans certaines discussions, prennent par goût et, à ce qu'ils croient, par modération de caractère, les opinions moyennes, sont assez naturellement des esprits moyens ou médiocres.
La vérité, quoique oubliée des hommes, n'est jamais nouvelle, elle est du commencement. L'erreur est toujours une nouveauté dans le monde ; elle est sans ancêtres et sans postérité, mais par cela même elle flatte l'orgueil, et chacun de ceux qui la propagent s'en croit le père.
Dans une société bien réglée les bons doivent servir de modèle, et les méchants d'exemple.
L'esprit employé à corrompre n'est autre chose que la force employée à détruire.
Le premier de nos préjugés renferme tous les autres.
Pour gouverner les peuples, lorsqu'il y a tant d'esprit, il faut plus que de l'esprit.
L'ignorance a un bandeau sur les yeux, elle est ténèbre et cécité.
Le divorce doit être la peine de l'adultère ; le changement, le remède de l'inconstance.
Dieu laisse l'homme libre de faire le mal, pour qu'il ait le mérite de faire le bien.
Ne rien demander, et ne se plaindre de personne, est une excellente recette pour être heureux.
Pour bannir la mendicité, il ne faudrait pas commencer par prévenir l'accroissement immodéré des fortunes. C'est le luxe qui crée la mendicité en faisant naître une population factice pour qui la nature n'a pas semé, on ne voit nulle part plus de misère que là où il y a d'immenses richesses.